La force de la compassion et de la compréhension des dynamiques mondiales

Récits

Cuso Alumni Martha Nixon, 1964-Balarampur, West Bengal

(Photo ci-dessus : Martha Nixon, Inde, 1964, image fournie)

Des coopérants-volontaires de la première heure reviennent sur leur expérience transformatrice et sur les fondateurs ayant donné naissance à l’organisation.

On peut dire que le voyage de Martha Nixon à bord d’un avion du ministère de la Défense nationale, en 1964, allait influencer la trajectoire de sa vie.

Elle se rend alors en Inde comme coopérante-volontaire de Cuso afin de travailler dans un ashram au Bengale-Occidental. C’est toute une aventure pour elle de quitter sa petite ville québécoise.

Or, Martha est loin de se douter à quel point ce voyage changera sa vie. À bord de l’avion, on l’assoit près de Bill McWhinney, le premier chef de la direction de Cuso, nommé après le bref intérim de Lewis Perinbam comme secrétaire général.

« C’était un long voyage. Nous avons donc longuement parlé de toutes sortes de choses, explique Martha qui était alors au début de la vingtaine et fraîchement diplômée en arts de l’Université McGill. Il était impressionnant et avait beaucoup d’expérience sur le terrain. Et moi, j’étais assoiffée de connaissances. »

À son arrivée en Inde, Martha commence son affectation au Centre d’éducation de base de l’ashram Abhoy à Midnapore, dans le Bengale-Occidental. Elle y enseigne l’anglais et les sciences à de jeunes élèves indiens. Elle effectue aussi « toutes sortes de tâches, comme du jardinage et de la cuisine. Toutes les tâches jugées nécessaires, comme le veut la tradition dans les ashrams de Gandhi », explique Martha.

Bill, pour sa part, vaque à ses affaires puis retourne au Canada. Mais les deux entreprendront un long échange épistolaire, qui amènera Martha à revenir au pays plus tôt que prévu. Après leur mariage, Martha sera témoin du leadership de Bill au sein de Cuso (alors Canadian University Service Overseas ou CUSO) et des défis et réussites de l’organisation à cette époque.

« Bill était un leader incroyable. C’était le porte-étendard de Cuso pendant les premières années de l’organisation », constate-t-elle.

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Steve Woollcombe se souvient des premières assemblées de Cuso auxquelles il participe dans les années 1960. Des assemblées dirigées par Keith Spicer, un doctorant de l’Université de Toronto qui étudie alors le rôle du Plan de Colombo pour la coopération économique et sociale en Asie et dans le Pacifique.

C’est Keith, inspiré par un livre de Donald K. Faris, To Plow with Hope, qui organisera les premières affectations outremer d’étudiants canadiens dans le cadre de ce qui deviendra bientôt Canadian Overseas Volunteers (COV), l’ancêtre de Cuso.

« Keith était la personne la plus influente du groupe au début », raconte Stephen qui étudie alors en économie et en sciences politiques à l’Université de Toronto et qui fera partie de la première cohorte de COV en Inde. « Les assemblées [à l’Université de Toronto] étaient captivantes. Nous étions un vrai groupe communautaire. On ne recevait pas d’argent du gouvernement à cette époque. »

Le message de Plow with Hope, à savoir que les jeunes Occidentaux éduqués peuvent offrir leurs services et leurs savoir-faire aux pays en développement, est une véritable révélation pour Keith. L’auteur de cet ouvrage est d’avis que l’Ouest peut faire mieux et plus que les programmes d’aide de l’époque. De plus, comme le souligne Ruth Compton Brouwer dans Canada’s Global Villagers : CUSO in Development, 1961-86, la population des pays en développement ont besoin d’aide pour améliorer leurs conditions de vie actuelles, pas pour apporter des transformations radicales fondées sur les modèles occidentaux.

Keith, qui deviendra par la suite le premier commissaire aux langues officielles du Canada puis le rédacteur en chef de l’Ottawa Citizen, n’hésitera pas à faire valoir son point de vue dans les plus hautes sphères politiques canadiennes.

Armé de son courage et d’un dossier bien étayé, il s’adressera directement au premier ministre Diefenbaker, qui s’engage immédiatement à offrir son soutien moral et diplomatique à la création d’un organisme d’affectation de diplômés universitaires comme coopérants-volontaires dans les pays en développement membres du Commonwealth, raconte Ruth dans son ouvrage.

Les choses s’enchaîneront ensuite rapidement, notamment grâce à l’arrivée de nouveaux membres, dont le député torontois Fred Stinson qui prendra en charge les campagnes de financement de COV. Keith et Fred parviendront d’ailleurs à obtenir des commandites de journaux, d’entreprises, d’églises et d’organismes.

En juin 1961, lors de l’assemblée de création de CUSO à l’Université McGill, Keith et quelques étudiants, avec l’aide de Fred et d’autres mentors, ont déjà sélectionné et formé 15 coopérants-volontaires canadiens en vue de leur affectation en Asie, au mois d’août suivant, rapporte Ruth dans son ouvrage.

Bill McWhinney and Steve Woollcombe at a Cuso anniversary dinner,

Bill McWhinney, à gauche, et Steve Woollcombe lors d’un dîner d’anniversaire de Cuso en mars 1986.

Cette assemblée sera précédée d’un travail acharné de planification et d’organisation, mené notamment par les futurs coopérants-volontaires. Comme on le constate dans les ouvrages de Ruth (Canada’s Global Villagers) et de Ian (The Land of Lost Content), la création de Cuso n’est pas le fruit d’une seule personne. Au contraire, son succès est le résultat d’une collaboration étroite en vue d’un objectif commun.

Il convient d’ailleurs de noter le rôle majeur du Canadien d’origine malaisienne formé en Écosse, Lewis Perinbam, dans l’essor de Cuso. Avant d’immigrer au Canada et d’occuper un poste au sein de World University Service of Canada (WUSC), Lewis travaille pour l’organisme World University Service à Londres. C’est son expérience chez WUSC et son intérêt pour les efforts déployés par le comité de WUS Australie pour créer un programme de coopération volontaire qui l’inspirent à instaurer un programme plus ambitieux au Canada.

À cette époque, des programmes de coopération volontaire germent et fleurissent aux quatre coins du monde, dont les Corps des volontaires de la paix (Peace Corps) des États-Unis fondés par le président Kennedy en mars 1961, quelques mois avant la naissance officielle de Cuso. (Les anciens de Cuso ne manquent pas de rappeler, cependant, que Cuso existait déjà avant cette date et que ses coopérants-volontaires sont partis sur le terrain avant ceux des Corps des volontaires de la paix.)

Lewis quitte WUSC pour travailler à la Commission canadienne pour l’UNESCO en qualité de secrétaire général, où il fait la connaissance de Francis Leddy, doyen à l’Université de la Saskatchewan et président de la Commission canadienne pour l’UNESCO. Avec d’autres comparses, ils conçoivent un programme national de coopération volontaire visant à regrouper les efforts d’organisations et d’universités canadiennes.

Au départ, les plans de Keith pour COV et ceux de Lewis et Francis pour Cuso entrent en collision frontale, Keith étant opposé à l’idée d’un organisme universitaire et Francis jugeant COV « paroissial et amateur », rapporte Ian dans son ouvrage. Malgré tout, dans un moment d’unité lors de l’assemblée de juin 1961 à l’Université McGill, la fusion des deux organismes et du Service bénévole canadien du Commonwealth (SBCC) sera entérinée.

Comme le rapporte Ian dans The Land of Lost Content, ce consensus est d’abord précédé d’un long silence. Puis, une jeune femme se lève pour prendre la parole. Elle vient de passer deux ans en Afghanistan. Elle a dû organiser son séjour elle-même et payer toutes ses dépenses. Sur le terrain, raconte-t-elle, elle s’est souvent demandé ce qu’il lui arriverait si elle tombait malade, seule à l’autre bout du monde. Elle insiste ensuite sur la nécessité d’offrir plus de soutien, comme le propose CUSO, contrairement à COV.

Lorsqu’elle retourne à son siège, le recteur de l’Université de l’Alberta, Walter Johns, se lève rapidement pour proposer la création de Canadian University Service Overseas ou CUSO. La motion acceptée, on procède au vote sans plus attendre.

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On demande alors à Bill McWhinney (ou « Big Bill » comme on l’appelait en raison de ses 6 pieds 7 pouces) de revenir de son affectation au Sri Lanka (Ceylan) pour diriger Cuso. C’est le choix idéal pour jeter des ponts entre les différents joueurs, constate Ruth dans son ouvrage. Il a la stature et la formation commerciale nécessaires pour impressionner les administrateurs des universités, les hauts fonctionnaires et les bailleurs de fonds potentiels. Par ailleurs, sa jeunesse et son expérience outremer le rapprochent des jeunes Canadiens.

Martha garde d’excellents souvenirs du travail de Bill, qui comprenait toutes les facettes de l’organisation, ainsi que les besoins de chacune d’elles.

« Il était excellent pour calmer les parents inquiets. Il répondait toujours à leurs appels et apportait des colis aux coopérants-volontaires lorsqu’il se rendait sur le terrain. Tout le monde aimait sa façon d’entrer en contact avec les gens, explique Martha, qui a eu deux enfants avec Bill. Il parvenait toujours à discuter avec tous les paliers de gouvernement et collaborait très bien avec le conseil d’administration. Il avait beaucoup de travail de persuasion et de conciliation à faire. »

C’est d’ailleurs lui qui convaincra le gouvernement Pearson de permettre aux coopérants-volontaires de Cuso de voyager à bord des avions du ministère de la Défense, comme le fera Martha en route vers l’Inde, assise aux côtés de Bill. Cette entente permettra à Cuso d’économiser beaucoup d’argent, souligne-t-elle.

Bill sera secrétaire général de Cuso de 1962 à 1966, jusqu’à ce que le premier ministre Pearson lui demande de fonder et de diriger la Compagnie des Jeunes Canadiens. Plus tard, il occupera des postes de haute direction à l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et à la Banque mondiale. (Lewis travaillera lui aussi à l’ACDI par la suite.) Martha, pour sa part, sera l’adjointe administrative de Hugh Christie, le chef de la direction de Cuso de 1967 à 1968 (après le départ de Bill et l’intérim de Terry Glavin comme secrétaire général, en 1966-1967). Plus tard, elle intègre la fonction publique fédérale où elle participe notamment aux services à l’immigration et à d’autres programmes sociaux canadiens.

« Je croyais profondément au service public. Je voulais offrir des programmes pour améliorer les conditions de vie des Canadiens. »

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Revenant sur son expérience sur le terrain, Martha est d’avis qu’il s’agit de la meilleure chose qu’elle ait faite dans sa vie.

« Cela m’a ouvert au monde. Et j’étais extrêmement touchée de l’accueil chaleureux que j’ai eu à l’ashram, explique-t-elle. Les habitants du Bengale-Occidental sont très fiers de leur culture et de leur langue. Ils ont donc fait leur gros possible pour m’y initier. »

De plus, souligne-t-elle, elle a appris autant qu’elle a pu offrir aux gens sur le terrain. Lors de son entrevue post-affectation, elle a d’ailleurs précisé que pour elle, l’important n’était pas tant ce qu’elle pouvait faire pour aider, mais ce qu’elle pouvait apprendre.

Or, c’est là l’un des principes fondateurs de l’organisation, comme l’indique Ian dans son ouvrage, lui-même ancien coopérant-volontaire et chef de la direction de Cuso (de 1979 à 1983). Lewis était d’avis, poursuit-il, que parvenir à une meilleure compréhension (et sensibilité) interculturelle était un ingrédient crucial de la réussite des programmes de développement international.

« Cuso nous permet de réaliser que nous sommes, dans la majorité des cas, extrêmement privilégiés de vivre au Canada. Cuso nous donne l’occasion de découvrir et de comprendre le monde extérieur et de prendre conscience que nous devons être ouverts à ce qui se passe dans le monde et que nous pouvons agir pour y apporter des changements », explique Martha.

Pour Steve Woollcombe, son expérience de coopération volontaire sera tout aussi transformatrice.

« C’était dans les années 1960. Les possibilités étaient infinies. Le monde s’ouvrait à nous, explique Steve, qui enseignait l’anglais et la géographie à des élèves de 11 à 14 ans à Ahmedabad. J’ai été littéralement façonné par mon expérience en Inde. »

Pendant les six derniers mois de son affectation, Steve assure la coordination du bureau de Cuso à Delhi. Il retournera plusieurs fois en Inde par la suite. Il y retourne une première fois 15 ans plus tard, en compagnie de sa femme, une ancienne volontaire des Corps des volontaires de la paix, pour y adopter leur fille, Dharini. Vingt ans plus tard, Steve y retourne à nouveau lors de retrouvailles d’anciens de Cuso. Il tombe alors amoureux de la femme qui deviendra sa deuxième épouse, Judy Barber, une ancienne coopérante-volontaire de Cuso (1963).

Après son affectation en Inde, Steve aura une longue carrière dans les affaires étrangères, notamment en Asie, en Afrique et Amérique latine. Et il ne fait aucun doute à son esprit que c’est son expérience en Inde qui lui a ouvert toutes ces portes. Sa dernière affectation avec Cuso remonte à 2009, au Cameroun.

Pour Martha, comme pour bien d’autres fondateurs et coopérants-volontaires de la première heure, Cuso a toujours fait partie de sa vie. Malgré leur divorce neuf ans après leur mariage, Bill et elle sont restés bons amis jusqu’à son décès, en 2001. Et elle est toujours en contact avec d’anciens coopérants-volontaires (lors de soupers thématiques avant la pandémie et par Zoom plus récemment), pour qui Cuso fait partie de leur ADN.

« J’ai toujours eu la conviction que Cuso nourrissait mon empathie, explique-t-elle. Cuso m’aide à percevoir le monde avec les yeux des autres et à voir au-delà de mes intérêts personnels. »