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Récits

Cuso International, Peru

Des employés, des cadres et des coopérants-volontaires de Cuso d’hier et d’aujourd’hui se penchent sur les enjeux et les défis de la coopération internationale.

Ian Smillie, un ancien chef de la direction de Cuso International, se souvient encore de ce journaliste qui lui a demandé, au début des années 1980, si l’organisation était à une croisée des chemins.

Les défis ne manquaient certes pas à cette époque, souligne Ian : problèmes de financement, changements quant au nombre et au type de coopérants-volontaires recrutés et syndicalisation des employés, notamment. Intrigué malgré tout par la question, il avait demandé au journaliste les raisons de cette dernière. Le journaliste lui avait alors répondu qu’il la posait souvent parce qu’il n’avait « jamais vu une ONG qui n’était pas à la croisée des chemins ».

« Je me suis alors dit que sa réponse n’était pas dépourvue de sagesse », souligne Ian, en raison des dynamiques et des contextes en constante évolution du secteur de la coopération volontaire et du développement international.

Actuellement, les événements mondiaux des dernières années (sensibilisation accrue à la crise climatique, mouvement #MoiAussi et mouvement Black Lives Matter, notamment) incitent à agir davantage à tous les niveaux de la société. De plus, la nécessité de s’adapter et de s’attaquer aux enjeux systémiques n’a jamais été aussi pressante, plaçant ainsi Cuso et les autres organismes du genre devant une autre croisée des chemins majeure.

« Les difficultés que nous rencontrons sont à bien des égards des enjeux systémiques liés au contexte opérationnel des organismes de développement international, souligne Nicolas Moyer, chef de la direction de Cuso. Nous devons reconnaître que les dynamiques Nord-Sud découlant du colonialisme sont toujours présentes et qu’elles sont de plus en plus dénoncées, à raison d’ailleurs. C’est la capacité d’agir des partenaires du Sud qui est en jeu. Leur avenir doit reposer entre leurs mains. Cela nous oblige forcément à nous questionner sur de nombreux sujets, dont l’antiracisme, la décolonisation et la localisation. »

Woman farmer in field, Cameroon.

Projet de fonds d’innovation, Cameroon. Photographe: Brian Atkinson.

Pendant la pandémie de COVID-19, la localisation (une démarche transformatrice fondée sur des investissements dans le leadership et les capacités locales et nationales) est devenue un sujet de discussion de la plus haute importance en raison de l’interruption de l’affectation de coopérants-volontaires et du changement d’approche qui s’en est suivi.

Yvette Macabuag, la directrice de l’impact et de la qualité des programmes chez Cuso, reconnaît que la pandémie s’est accompagnée de défis majeurs et qu’elle a obligé l’organisation à revoir sa formule de coopération volontaire. Elle a aussi obligé les employés de Cuso à faire preuve de créativité et d’agilité.

« En l’absence de nos coopérants-volontaires canadiens, nos partenaires ont dû se tourner vers leur bassin local de bénévoles pour avoir suffisamment de bras. Ils ont aussi été obligés de tisser de nouveaux partenariats avec des organismes locaux », explique Yvette, qui dirige l’équipe de Cuso responsable du recrutement des coopérants-volontaires, du programme sur les impacts et les savoirs et des procédures de suivi et d’évaluation.

« Nous nous sommes sans contredit familiarisés avec la localisation pendant la pandémie. Et nous découvrons peu à peu de nouvelles façons de contribuer aux efforts de nos partenaires sur le terrain, qui nous serons très utiles dans le futur », conclut-elle.

Stephanie Boyd, une coopérante-volontaire de longue date, travaille actuellement comme conseillère en médias à l’Instituto de Defensa Legal, un partenaire de Cuso au Pérou. Bien consciente des dynamiques Nord-Sud et de la nécessité d’accroître la capacité d’agir des partenaires du Sud, elle concentre ses efforts sur les liens avec les Kukamas, des Autochtones de l’Amazonie.

« Juste avant de m’engager pour mon premier poste de volontaire en 1997, j’ai suivi quelques cours sur le développement international à l’Université de Toronto. À cette époque, le développement international semblait reposer uniquement sur l’envoi de personnes du Nord vers le Sud pour y aider la population, explique Stephanie. J’ai le sentiment que des personnes avisées ont réalisé que le développement international ne se résumait pas à ça et qu’il s’agissait davantage d’entraide et d’apprentissage mutuel. »

Nicolas est aussi du même avis, reconnaissant du même coup les nombreuses leçons tirées au cours des dernières décennies et soulignant que les choses vont bien à certains égards. « L’aide n’a jamais été aussi conséquente. Et le désir de résoudre les problèmes mondiaux tous ensemble n’a jamais été aussi grand », précise-t-il en citant les Objectifs de développement durable et la Conférence des Parties (COP) sur la crise climatique comme exemples d’étroite collaboration. « Mais on a souvent l’impression qu’il manque de moyens et de volonté politique. C’est certainement l’un des plus grands défis auxquels nous faisons face en tant que planète, de même qu’au sein de nos pays respectifs. »

En ce qui a trait à l’antiracisme et à la décolonisation, Nicolas et Yvette s’entendent pour dire qu’il faut commencer par une introspection pour étudier les méthodes de l’organisation et des individus qui la composent, d’une part, ainsi que les structures opérationnelles du secteur, d’autre part.

« À mon avis, nous devons répondre à deux questions : comment procéder à la décolonisation et comment se défaire de nos réflexes coloniaux?, explique Yvette. Nous devons aussi nous demander ce que nous voulons créer et qui devrait participer à cette création? »

« En tant qu’organisation, je crois que nous devons être ouverts au changement. Cela ne signifie pas que nous devons tirer un trait sur notre histoire et notre assise solide. Cela veut simplement dire repenser notre évolution en tant qu’organisation. Nous devons analyser nos méthodes, tenir compte de l’air du temps et nous demander si l’on procède toujours de la bonne façon. »

Ian – auteur, consultant et à la fois ardent défenseur et critique virulent du secteur depuis des décennies – constate plusieurs problèmes, dont la popularité croissante du « tourisme humanitaire » et le besoin constant et éternel de sensibilisation de la population canadienne aux enjeux et aux possibilités du développement international.

« Je pense que les coopérants-volontaires de retour du terrain devraient être plus présents sur la place publique afin d’éduquer la population », explique-t-il en ajoutant du même souffle que les Canadiens devraient comprendre que le tourisme humanitaire comporte des risques et qu’il ne s’agit pas de développement. « Les coopérants-volontaires pourraient jouer un plus grand rôle dans l’articulation de la vision du monde du Canada et des Canadiens. »

À l’avenir, précise Nicolas, Cuso se posera plus de questions difficiles sur son organisation et sa place dans l’écosystème de la coopération internationale et des relations Nord-Sud, le tout en tenant compte de sa longue histoire, de ses réussites et de la nécessité de changer et de s’adapter dans un environnement en constante évolution.

« D’où l’importance de notre processus de planification stratégique en 2022, qui nous permettra de réaffirmer notre engagement à l’endroit de nos orientations stratégiques, explique Nicolas. Nous devons être en mesure de respecter nos principes et nos priorités. Nous devons par-dessus tout respecter nos priorités sectorielles et opérationnelles, comme l’égalité homme-femme, l’élimination de la pauvreté et l’action climatique. Et nous devons apporter les changements nécessaires pour ne pas perdre de vue nos valeurs et les résultats recherchés. »