Défendre les droits d’une rivière et les liens sacrés de la vie

Récits

Kukama people, Peru

Photo: Huaynakana, Kukama Women’s Federation

Faire de la coopération volontaire avec un organisme de femmes autochtones au Pérou : un excellent moyen de plonger dans le monde l’activisme environnemental et de communiquer avec la nature

 

Pour les Kukamas de l’Amazonie péruvienne, la rivière Marañón est un être vivant étroitement lié à toutes les facettes de leur vie quotidienne et spirituelle.

La rivière est au centre de leurs activités quotidiennes. C’est dans ses eaux qu’ils pêchent, puisent leur eau potable, se lavent, relaxent et nagent. C’est aussi le terrain de jeu de leurs enfants.

La relation profonde qu’ils entretiennent avec la rivière et les esprits qui l’habitent poussent les Kukamas à lutter pour elle, après des décennies de contamination et de destruction de son fragile écosystème aquatique, qui mettent leur avenir en péril.

Stephanie Boyd, une coopérante-volontaire de Cuso International au Pérou, accompagne les Kukamas dans leur lutte et dans la concrétisation d’autres projets. Comment? En agissant à titre de conseillère en médias auprès d’un organisme d’aide juridique de Lima partenaire de Cuso, l’Instituto de Defensa Legal (IDL).

Forte de dizaines d’années d’expérience comme journaliste et cinéaste et de plusieurs affectations sur le terrain, Stephanie travaille tout particulièrement avec la Huaynakana Kamatahuara Kana (Fédération des femmes kukamas), un groupe de femmes qui collaborent depuis quelques années pour s’attaquer aux problèmes de leur communauté, dont la violence faite aux femmes et la protection de l’environnement. La Fédération des femmes kukamas représente 28 communautés autochtones riveraines de la Marañón, dans le district de Parinari de la province de Loreto. Elle travaille aussi avec Radio Ucamara, une station autochtone qui informe et soutient des milliers d’auditeurs de communautés autochtones.

« Les Kukamas vivent sur les berges de la rivière Marañón. Ils y cueillent des fruits, y pêchent, y cultivent la terre et y vivent de façon durable et respectueuse », explique Stephanie, qui habite au Pérou depuis sa première affectation avec Cuso auprès de l’organisme Latin America Press, en 1997.

Des enfants au sol travaillant sur des projets artistiques.

Coopérant Stephanie Boyd avec Mari Luz Canaquiri, présidente de la Fédération des femmes de Kukama, pendant un atelier de contes et d’art. Photographe: M. Araoz/Quisca

« Il y a une vingtaine d’années, les femmes ont créé la Fédération des femmes kukamas, se sentant ignorées par les fédérations autochtones. Elles ont d’abord créé un club, qui est officiellement devenu la Fédération des femmes kukamas deux ans plus tard. Durant ma première affectation auprès d’IDL, en 2017, nous les avons aidées à officialiser leur organisation. »

Dans le cadre de son affectation actuelle, qui a commencé en 2020, Stephanie collabore avec des avocats de l’IDL et offre de l’assistance technique à la Fédération des femmes kukamas. Elle les aide notamment à produire des films et des vidéos, à rédiger des articles pour les médias et à concevoir des outils de communication. Leur but : informer la population de leur situation, influencer les décideurs et obtenir de l’aide pour concrétiser les changements souhaités dans leurs communautés.

« J’ai vu les membres de la Fédération des femmes kukamas grandir et être de mieux en mieux outillées grâce à ce projet. Elles ont lancé leur fédération parce que les hommes ne les écoutaient pas. Résultat : elles ont réussi à déposer trois requêtes en justice pour la protection de la rivière, explique Stephanie. Et elles ont obtenu gain de cause pour l’une d’entre elles, qui exigeait que les gouvernements locaux et régionaux investissent une partie de leurs redevances pétrolières dans des projets de développement communautaire. »

Une autre action judiciaire a été déposée auprès d’un tribunal péruvien en septembre 2021 avec l’aide d’IDL et de Cuso. La Fédération des femmes kukamas exige que la rivière Marañón obtienne le statut de personne morale dotée de droits, dont celui d’exister, de couler, d’être exempte de contamination, de nourrir ses riverains, d’être nourrie par ses riverains et d’être protégée, préservée et restaurée. Cette action judiciaire s’inscrit dans la foulée des poursuites déposées en Nouvelle-Zélande et au Canada pour protéger les droits des rivières. (Un court-métrage produit par la Fédération des femmes kukamas, avec l’aide de Stephanie, explique les motifs de cette action judiciaire et les liens profonds qui soudent les Kukamas et la Marañón.)

« L’aide obtenue d’IDL a fait toute la différence pour la Huaynakana Kamatahuara Kana. Nous n’aurions pas pu déposer nos actions en justice sans IDL, explique Mari Luz Canaquiri, présidente de la Fédération des femmes kukamas. L’expérience cinématographique de Stephanie nous a donné des ailes. Toutes les femmes de notre conseil d’administration sont maintenant à l’aise de s’exprimer devant la caméra et en public. Cela nous a beaucoup aidées. »

Pour Stephanie, travailler avec les femmes fut une expérience extrêmement enrichissante qui lui a permis de réfléchir aux différentes façons de présenter des récits et des témoignages. Ce fut aussi l’occasion de découvrir les rituels des Kukamas et les liens sacrés qu’ils entretiennent avec leur communauté et la nature qui les entoure.

« Cela a transformé ma vision des choses. Avant de travailler avec les Kukamas, je me définissais comme une journaliste spécialisée dans les droits de la personne et de l’environnement, et j’abordais mes sujets d’un point de vue environnemental et scientifique, souligne-t-elle. Travailler avec les Kukamas est venu y ajouter une dimension supplémentaire. Le volet environnemental est toujours très présent, mais j’accorde aujourd’hui plus d’importance aux liens avec le sacré et à ce que les humains peuvent faire pour protéger ce qu’ils aiment et ce qu’ils jugent sacré. Je réfléchis aussi au fait que nous avons perdu notre lien sacré avec les cours d’eau et notre environnement, et à l’importance de le retrouver. »

Lorsqu’elle collabore avec les femmes qui souhaitent mettre leurs messages en mots et en images, Stephanie se voit comme une simple technicienne dont le mandat est de les aider à communiquer leurs visions et leurs objectifs.

« Ce sont elles qui dirigent et produisent leurs récits. L’équipe de l’IDL et moi ne sommes là que pour leur offrir de l’assistance technique et collaborer avec elles », précise Stephanie.

« Nous voulons gagner notre poursuite et assurer la protection de nos rivières et de notre territoire pour les générations futures », explique Mari Luz, plus que jamais déterminée à poursuivre cette bataille pour la vie des siens et de son environnement.