L'enseignant de niveau secondaire de Toronto, Bairu Sium, prenait plaisir, au début de chaque année scolaire, à discuter avec ses étudiants de ce qu'ils avaient fait durant les vacances d'été.
Puis, il leur racontait comment les choses se passaient en Érythrée, dans sa jeunesse, lorsqu'il se rendait à l'école, alors qu'il devait traverser des cours d'eau infestés de crocodiles et combattre ces créatures féroces avec un bâton.
Immanquablement, ils le regardaient en silence, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte. Il éclatait de rire et leur disait que c'était juste une blague, ce qui les rassurait et leur donnait sans doute envie de se concentrer sur une année de sciences économiques, de droit, d'histoire ou d'enseignement civique, des matières que Sium a enseignées durant plus de deux décennies.
« J'aime enseigner, dit Sium. On travaille avec de jeunes gens avides d'apprendre. En peu de temps, un lien se crée. Ils nous intègrent dans leurs rangs. Ils deviennent notre famille. On se soucie d'eux. On ne peut être un bon enseignant si on ne s’intéresse pas à eux – à ce qu'ils peuvent faire, à ce qu'ils vont devenir. »
C'est pourquoi il s'est rendu en Tanzanie, à l'été 2011, dans le cadre d'une affectation comme coopérant‑volontaire enseignant.
Divers types d'enseignement
«Bien que l'histoire des crocodiles soit inventée de toutes pièces, j’ai bel et bien grandi en Érythrée. » Sium a émigré au Canada en 1976, dans la force de l'âge, et servait des hamburgers aux gens qui avaient une fringale tard le soir au centre-ville de Toronto, au restaurant Howard Johnson situé à l'intersection des rues Yonge et Dundas, pour payer ses études universitaires.
Il a obtenu des diplômes en économie et en enseignement, puis a entrepris une carrière de 28 ans comme enseignant et enseignant formateur au sein d'un des plus importants organismes de gestion de l'enseignement en Amérique du Nord, le Conseil scolaire de district de Toronto (CSDT).
Le dévouement envers sa vocation et ses racines africaines ont tous deux motivé son retour dans le continent pour aider ses collègues surchargés de travail et démunis du nord-ouest de la Tanzanie à améliorer leurs compétences.

{Bairu Sium - gauche}
En tant que facilitateur de la gestion scolaire en Tanzanie, il organise et dirige des ateliers pour former les enseignants et les administrateurs dans les domaines suivants : l'enseignement participatif axé sur les élèves, l'inscription des femmes, l'inclusion des personnes ayant des besoins spéciaux, la discipline, ainsi qu'un nouveau programme de compréhension de la lecture.
Cuso contribue au renforcement des capacités
Grâce au financement de Cuso International, il a dirigé des ateliers à l'intention de responsables d'école (directeurs d'école au Canada), de présidents de comités d'école et de représentants de conseils scolaires pour discuter de gouvernance et de politiques.
Puis il a organisé des ateliers pour les enseignants-mentors de 31 écoles de la région pour leur permettre d'instaurer et de mettre en pratique de nouvelles méthodes d'enseignement. Il aide maintenant ces enseignants à organiser des ateliers dans leurs propres écoles pour transmettre leur savoir. C'est l'épreuve décisive, dit-il, qui nous permet de voir si le programme est viable.
Durant notre visite chez lui, Sium organise une visite à l'école primaire de Nyakato, pour constater les progrès réalisés par les enseignants-mentors à cet endroit. Le coordonnateur de l'enseignement du quartier, Josiah Karwihula, partenaire local de Sium et traducteur, se joint à nous pour le trajet d'une demi-heure en direction nord, à partir de Bukoba, le centre urbain de la région de Kagera situé sur la rive ouest du lac Victoria, à moins de 100 kilomètres de la frontière ougandaise.

Karwihula, qui a grandi dans une famille de 11 enfants, est âgé de 62 ans et père de quatre enfants. Durant le trajet vers Nyakato, les deux hommes font des blagues à propos de leur cours de conduite d'une motocyclette. « Crois-moi, je suis désespéré, dit Sium. Je suis tombé du véhicule trois ou quatre fois cette semaine – quelques égratignures, rien de grave. Mais Josiah lui, n'a pas chuté une seule fois. »
Le moment est mal choisi, car les élèves passent un examen, mais trois enseignants et un coordonnateur de l'enseignement de district sont disponibles.
Les enseignants s'expriment difficilement en anglais et on leur a appris, tout comme à leurs élèves, à ne pas questionner l'autorité; il est donc parfois difficile pour Sium et Karwihula de bien saisir leurs commentaires et opinions.
Quand ils se sentent plus à l'aise, ils parlent de quelques-uns des progrès réalisés en matière d'égalité des sexes, par exemple, en offrant des récompenses aux étudiantes qui jouent un rôle de premier plan et en incitant leurs parents, lors des rencontres de comités de parents, à dispenser leurs filles des corvées ménagères pour leur permettre de faire leurs devoirs. Mais même les meilleures intentions ne font pas le poids devant la réalité de la vie dans les régions rurales de la Tanzanie.
La pauvreté nuit au potentiel
« Le plus gros défi auquel les élèves sont confrontés est la pauvreté », mentionne Karwihula, traduisant un échange en swahili. « Certains parents ne peuvent procurer à leurs enfants les produits essentiels. Ils n'ont pas suffisamment de nourriture, pas même un bol de gruau. Les élèves doivent parcourir une grande distance pour se rendre à l'école. Certains d'entre eux sont orphelins et vivent dans des familles élargies.
Ils doivent marcher une demi-heure pour être ici à 7 h 15, ajoute-t-il. Ils sont ici durant huit heures sans nourriture. Imaginez la difficulté à se concentrer! Les parents savent qu'il est important de donner à leurs enfants du gruau le matin. Le problème c'est qu'ils n'en ont pas assez. »
Après la réunion, les enseignants – Vestina Ileta, Hildegarda Manyanga et Theodatha Kabwogi – nous font visiter les installations de l'école. Des enfants vêtus d'uniformes déchirés, mal ajustés, attendent en ligne qu'on leur remette une tasse d'un mélange grisâtre composé d'eau, de farine de maïs et de sucre. Ce repas, si on peut l'appeler ainsi, est un goûter spécial que l'on distribue aux élèves, en raison des examens de la journée.
L'école est dotée d'une petite plantation de maïs, de bananes, de café et de thé. La nourriture est récoltée et consommée par les élèves et épuisée juste après son arrivée à maturité, et le thé et le café sont vendus pour payer les fournitures scolaires et les ressources supplémentaires.
Il est difficile de comparer le CSDT et le conseil du district rural de Bukoba, souligne Sium. Le plus grand écart est sans contredit le budget.
« Au Canada, on a la possibilité de se plaindre; on a à peu près tout ce dont on a besoin et si on ne l'a pas, on peut lutter pour l'obtenir. Ici, le manque de ressources est flagrant », ajoute-t-il.
Les ressources varient selon l'endroit, mais la plupart des écoles manquent de l'essentiel – des livres, du papier et des crayons – sans parler du matériel visuel et didactique sophistiqué qui fait partie de l'équipement standard dans les salles de classe au Canada.
Les classes comptent souvent de 50 à 100 élèves de niveau primaire et bon nombre de ces enfants sont issus de foyers modestes où l'on prend seulement un repas par jour.
La responsabilisation est aussi un problème, ajoute Sium. Les conseils scolaires canadiens ont une hiérarchie structurée selon laquelle les gens doivent rendre compte de leurs agissements à l'échelon hiérarchique plus élevé. C'est différent en Tanzanie, dit-il, où un niveau élevé de corruption et de mauvaise gestion restreint les dépenses, mine le moral et favorise la résignation et l'apathie. En l'absence de mesures incitatives liées au rendement, de récompenses et de promotions, on ne voit pas l'intérêt d'être vigilant ou même engagé, souligne-t-il.
L'instruction et le pouvoir du possible
Mais les élèves lui donnent de l'espoir. Il aimerait bien sûr qu'ils soient plus assurés, qu'ils posent des questions et qu'ils cessent de penser qu'ils n'ont pas le droit d'exprimer leurs opinions.
« Les enfants sont les mêmes partout dans le monde, mais au Canada, ils deviennent vos amis, ils communiquent d'égal à égal. Ici, ils se croient tellement inférieurs à vous. Il est difficile de communiquer d'égal à égal avec eux », dit-il.
« Mais ici les enfants apprécient tellement ce qu'ils ont. Ils ont l'éthique du travail et prennent l'instruction au sérieux. Ils veulent sans doute sortir de la pauvreté. Ils voient l'instruction comme la clé de la réussite. »
Par Lisa Gregoire
Photos : Scott Portingale
Traduit de l'anglais par Carmen Caron
